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Le Maroc sans plastique, qui n’en a pas rêvé ? Des vallées de l’Atlas aux plages de Dakhla, ce fléau écologique s’est étendu sur le royaume avec une telle ampleur qu’il en est devenu un élément presque incontournable du décor. Quiconque a traversé la campagne pourrait en effet croire que le plastique y pousse, tant le pays en est jonché. Peu savent pourtant que le Maroc a enclenché depuis 2009 un processus écologique d’envergure aux ambitions colossales baptisé « Plan Maroc Vert » (PMV). Initié par le gouvernement, ce projet reflète la volonté du pays à vouloir avancer dans le processus du développement durable par une conscience environnementale institutionnalisée. Désertification, stress hydrique, déforestation, pollution de l’air et de l’eau…

Un pari audacieux, pour ce pays, se place en tête de file du continent Africain quant aux questions d’environnement.

zero mika
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Had Draa

C’est dans ce contexte que du 7 au 18 novembre prochains, le Maroc accueillera à Marrakech la 22ème conférence des Nations Unies sur le climat, moment dont souhaite bien profiter le Royaume pour afficher sa bonne volonté citoyenne aux yeux de la planète écologie. Mais en sonnant officiellement la fin des sacs en plastique, le pays est aujourd’hui confronté à la réalité d’une conscience collective encore peu éveillée et d’un marché informel qui peine à amorcer sa reconversion. Une réalité qui fait mal pour un pays qui souhaite se positionner en tant que précurseur des grandes problématiques de développement durable.

Un double enjeu

Promouvoir l’image du Maroc à l’approche de la Cop22

éviter la colère sociale d’un secteur industriel en transition

 

 

Pour réussir son challenge environnemental, le gouvernement marocain a souhaité frapper fort: La loi 77-15, votée le 1er juillet 2016, interdit désormais strictement toute production, importation, exportation et distribution de sacs en plastique destinés à l’emballage. Se pose dès lors la question de la façon dont le Maroc compte appliquer les dispositions de cette nouvelle loi qui semble être tout autant saluée par les partisans de la cause environnementale qu’elle ne laisse perplexe un pan entier du secteur de la plasturgie, dont les acteurs accusent le coup d’une annonce aussi soudaine que radicale. Baisse d’activité, licenciements, syndicats en émoi… ce décret si cher aux yeux du Maroc à

l’approche de la COP22, aurait-il été, comme la tension sociale des derniers mois le laisse penser, mal ou trop peu anticipé?

Quel plan prévoit de dérouler le gouvernement face à ce secteur d’activité qui semble davantage subir cette transition qu’elle ne l’accompagne?

Comment prévoit-il de restructurer cette activité dont les chiffres officiels déclarent que près de 80% des sacs en plastique en circulation sur le marché proviennent du secteur informel?

Des questions auxquelles le gouvernement n’a pas encore apporté de réponses.

Àune semaine de l’entrée en application de la loi, le ministre de l’industrie Moulay Hafid Elalamy avait prévenu qu’il n’y aurait aucun report, en annonçant la création d’un fond d’accompagnement de 200 millions de dirhams dédié à l’ensemble des sociétés concernées. “Nous avons mis en place un dispositif d’accompagnement sérieux pour ne laisser personne en difficulté aussi bien dans le secteur formel qu’informel. Vous constaterez qu’au Maroc nous nous préoccupons de l’informel, alors que dans bien des pays, ce qui est informel n’existe pas aux yeux des gouvernements. Les micro entreprises non déclarées pourront également bénéficier d’aides publiques à condition de s’engager à la transparence fiscale et sociale et à condition qu’elles détruisent ou vendent leur matériel de production de sacs plastiques” a souligné fièrement le ministre en assurant que le développement de la filière de recyclage créerait des emplois dans les années à venir.

Mais à quelques mois de la date couperet, les industriels sont néanmoins peu nombreux à avoir planifié une reconversion, qu’ils estiment trop coûteuse et difficile à mettre en oeuvre.

Au 20 juin 2016, seules 44 entreprises sur les 200 que dénombre le programme d’aide avaient répondu

à l’Appel à Manifestation d’Intérêt (AMI) lancé début mai. « Sur ces 44 entreprises, 38 sont en mesure de bénéficier du plan d’accompagnement et 5 d’entre elles ont déjà commencé à reconvertir leur activité pour produire des pièces à injection pour l’industrie automobile, des sacs tissés pour la grande distribution et  des produits d’hygiène médicale. Ensemble, ces entreprises représentent 400 emplois directs et indirects », rassure le ministre.

M

oulay Hafid El Alamy a toutefois conscience que l’application de la loi ne se fera pas sans destruction d’activité. Aussi, mise-t-il sur un effet de substitution. “Nous avons découvert que des usines de sacs en papier avaient fermé à cause de la concurrence du plastique. Il y a des usines opérationnelles à l’arrêt prêtes à fonctionner et des entreprises prêtes à investir”, assure-t-il. « Ces entreprises devraient traiter du papier recyclé et importer de la pulpe de papier pour produire ces sacs ». Pour autant, beaucoup estiment que cette déclaration détourne l’opinion de la réelle question du coût de cette transition, impossible à supporter pour les plus petites structures pour lesquelles l’investissement nécessaire dépasse très largement leur capacité financière.

Place propre pour la COP 22 : opération « Zéro Mika »

Si l’annonce de la loi 77-15 est loin de faire l’unanimité au sein de la sphère économique, on peut néanmoins saluer l’élan d’un pays dont le gouvernement souhaite prouver à l’approche de cet évènement mondial qu’il a les moyens de ses ambitions.

Dans cette course contre la montre, le ministre de l’industrie s’est donc fixé comme autre défi de bannir les déchets en plastique de nos paysages en lançant le 5 juin dernier le projet « Zéro Mika », opération nationale de mobilisation au nettoyage et de sensibilisation, menée de concert par le gouvernement et l’ensemble des associations marocaines de protection de l’environnement. Une campagne d’ampleur de cinq mois dont le message du triple « R » (Refusez, Réduisez, Réutilisez) raisonne à travers tout le Royaume grâce à la création au sein de chaque préfecture d’un comité de province pour le suivi, la coordination et le repérage des zones de ramassage. Une initiative impliquant walis et gouverneurs, sollicités pour la mise à disposition des fours de cimenterie de leurs régions pour la destruction des stocks de déchets collectés. En dehors du terrain, « Zéro Mika » interpelle également la population à travers une série de 20 capsules diffusées à la télévision et sur le web, dans lesquels sont expliqués par des spécialistes les ravages des sachets plastiques sur l’environnement ainsi que sur la santé. Car le Maroc le sait, pour pouvoir espérer une prise de conscience de ses citoyens, il faut avant tout éduquer les esprits. Pour ceux qui ont accès à internet, « Zéro mika » propose sur sa plateforme en ligne un guide des alternatives destiné aux consommateurs et commerçants, des témoignages d’experts, des rapports environnementaux chiffrés et permet également de télécharger l’intégralité du nouveau projet de loi désiré par la Coalition Marocaine pour la Justice Climatique (CMJC).

Car en effet la société civile craint de son côté que la loi reste lettre morte. Pour Mohamed Leghtas, coordinateur du projet “Zéro Mika” et membre de la CMJC,

“Cette loi est indispensable pour éradiquer ces sacs qui ont un effet néfaste sur l’environnement, mais son application n’est pas garantie. L’article n°6 définit les mécanismes de suivi de cette loi qui déclare qu’outre les agents de police, d’autres personnes sont habilitées à veiller à l’application de la loi. Dans ce cas il faut élaborer un texte juridique qui définisse les profils de ces personnes, autrement la loi ne sera jamais appliquée”.Et il ajoute: ‘‘Au Maroc, nous avons un problème pour l’application des lois. La loi 28-00, qui concerne la gestion des déchets, est entrée en vigueur en 2006. Elle définit le danger que constituent les déchets sur la santé des citoyens, la faune et la flore, et les protège de l’impact des déchets. Malheureusement, cette loi n’a jamais été appliquée. Si elle était appliquée, on n’en serait pas là”.

Désireux de faire figure de bon élève, le Maroc se retrouve donc dans la position délicate de celui dont les ambitions peinent parfois à se concrétiser malgré une volonté pugnace. Vouloir trop bien faire, trop vite. Mais le directeur du département de l’énergie et de l’environnement de la Banque Mondiale (BM) Charles Cormier, le reconnaît lui-même, le pays s’est fixé des objectifs en matière d’environnement «d’une exigence certaine». Souhaitons donc au Maroc de profiter de l’occasion de cette COP22 pour faire le point sur ses stratégies environnementales mais également pour enrichir sa compréhension des nouveaux enjeux en la matière afin d’arriver à insuffler à ses citoyens une prise de conscience collective autrement que dans le conflit.

Le Maroc est beau, protégeons le.