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L’EFFORT SPORTIF COMME éPREUVE DE SOI

Tous les grands sportifs vous le diront: “il n’y a pas de champion qui ne se soit pas transcendé” . Cette idée d’essayer d’aller au-delà de soi, au-delà de la surface tangible de nos ressources, simplement pour la magnificence de l’expérience, demande paradoxalement de s’oublier pour pouvoir se trouver. Le vrai dépassement de soi, celui qui cultive l’humilité, loin de d’orgueil. C’est guidé par cette vision humaniste du sport qu’est né le projet d’Edith Molina. L’idée d’une course qui fédèrerait, au-delà des performances et des résultats, des personnes animées par cette même implacable envie de repousser leurs limites. Fille de l’eau bercée depuis l’enfance par les vagues du grand sud, des falaises de Mirleft aux oueds du Souss Mass, celle que l’on connaissait davantage pour sa passion immodérée du surf crée la surprise en 2015 en lançant la première édition du Morocco Swim Trek. Un challenge de nage en eau libre de 25km, auquel elle offre comme écrin magistral l’immensité du Sahara. Le Sahara comme une évidence, celui des pleines lunaires de Dakhla, ce point de rencontre antinomique entre le désert et l’océan, celui qui inspira si fort Saint Ex. Le décor parfait d’une nature grandiose dont chaque ligne d’horizon résonne comme un rappel à notre petitesse, comme pour annoncer que dans ce face à face, elle aussi saura se défendre. Entretien avec une personnalité au caractère bien trempé.

Edith, beaucoup ignoraient ton amour pour la natation, à quand remonte-t-il?

J’ai commencé très jeune à fréquenter les bassins du CAF dont mon père a présidé la section natation pendant plus de 20 ans.

morocco swim trek
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Triathlon

Du plus loin que je m’en souvienne, j’ai toujours nagé. L’eau a toujours été mon élément. à 12 ans j’ai commencé la plongée en bouteille et je me rappelle m’être entrainée beaucoup plus dur que les autres pour pouvoir passer le premier niveau de certification pour lequel je n’avais pas encore atteint l’âge minimum. Après des heures de longueurs en bassin et de cessions d’apnée, j’ai réussi à obtenir mon diplôme…du haut de mes 12 ans.

J’aimais ça, pas du tout pour la compétition mais juste pour moi.

Comment alors, du simple plaisir de nager, on en vient à organiser un challenge en eau libre de 25KKm?

étrangement, j’ai toujours su que j’organiserai un évènement sportif au Maroc. Mais c’est en 2011, par le biais de l’agence de voyages que je dirige, qu’un tour opérateur européen spécialiste des séjours en open water m’a contacté. Il cherchait un partenaire pour créer un circuit au Maroc où, à cette époque, personne ne proposait aucune offre. La première chose que je me suis dite a été: « Il existe vraiment des gens passionnés à ce point? ».

J’ai trouvé ça surprenant et génial.

C’est à ce moment que j’ai découvert quel engouement existait pour ce sport en Europe, aux Etats-Unis et partout ailleurs. Un monde venait de s’ouvrir à moi. Depuis, je n’ai eu qu’une seule envie, insuffler ce même engouement au Maroc où les terrains de jeu sont infinis.

Il était important pour toi d’ouvrir cette compétition aux nageurs amateurs comme aux nageurs professionnels car tu conçois le Morocco Swim Trek comme étant davantage une expérience du dépassement de soi plutôt qu’une course au résultat. Les participants l’ont-ils aussi abordée de cette façon?

à 100%. Des vainqueurs du podium aux derniers nageurs, il n’y a pas un seul participant qui ne m’ait pas bluffé. Ils se sont tous surpassés, pendant quatre jours, ils sont allés au bout d’eux même. C’était vraiment stupéfiant de sentir cette énergie qu’ils avaient à chaque brasse, mètre après mètre, quand le courant les maintenait parfois sur place et qu’ils devaient redoubler d’effort pour passer les balises.

Dans les moments difficiles, il fallait voir cette obstination à avancer, à s’entraider aussi, en formant des groupes. Certains n’ont jamais voulu déclarer forfait malgré le temps de course réglementaire maximum qu’ils avaient largement dépassé, à tel point qu’il nous est arrivé parfois d’attendre qu’ils terminent en les suivant un par un en kayak.

Nous ne pouvions pas les stopper, nous aurions été ingrats.

Ils étaient venus jusqu’ici, ils étaient en train de souffrir pour relever un défi personnel, je ne me voyais pas leur demander d’arrêter et de sortir de l’eau. J’étais fière de ces gens qui pour beaucoup n’étaient que des nageurs amateurs, et qui malgré tout, ont su donner à cette course une dimension humaine qui force l’admiration. Ils nous ont emmené au-delà du sport. Ils nous ont fait vivre une expérience qui, je pense, nous a tous bouleversé.

Certains d’entre eux t’ont-ils plus marqué que d’autres par leur ténacité?

J’étais réticente à l’idée d’accepter parmi les participants un américain de 75 ans, Georges, qui détenait pourtant un palmarès hallucinant. Il était allé au bout de plus de 90 triathlons et de 2 Ironmen. Mais c’était mon premier évènement, j’avais peur de prendre ce risque en plein désert, même si les conditions de sécurité et d’assistance médicale auraient permis sa prise en charge en cas de problème. èvidemment, il n’a rien voulu savoir. Il est venu et il a nagé avec brio, sans jamais abandonner aucune étape et en s’offrant le luxe d’afficher un chrono parfois meilleurs que celui des plus jeunes. Quand il a passé la ligne d’arrivée de l’épreuve des 10 Km, il était livide, il ne tenait plus debout…

mais il a fait exploser l’applaudimètre. Et à l’exact opposé, il y a eu Pascale. Trois mois avant le Morocco Swim Trek, jamais de sa vie elle n’avait fait de natation en bassin ou en eau libre. De septembre à décembre elle s’est imposée un entraînement quotidien. Et elle était là, sur la ligne de départ, coude à coude avec les espoirs de la Fédération Marocaine de Natation et les athlètes d’open water venus de l’étranger. Elle a avancé, kilomètre après kilomètre. J’étais persuadée qu’elle ne finirait pas la plus longue épreuve mais elle a tenu, elle a nagé, c’était beau

et c’était complètement fou. ça, vraiment, c’est un message. à elle toute seule, elle a prouvé que l’envie et le mental peuvent pousser à réaliser des performances inouïes. Je lui tire mon chapeau. Moi-même je ne sais pas si j’en aurai été capable en m’entraînant si peu.

« Certains se sont

transcendés sans s’en

rendre compte ».

Justement, ce Morocco Swim Trek qui te fait tant vibrer, relèveras-tu le défi de le nager un jour?

J’aimerai bien oui, avec de l’entrainement. Je pense que personne n’a idée de la force qu’il peut avoir en lui tant qu’il n’a pas essayé. J’ai vu comment certains nageurs ont passé les lignes d’arrivées en ne croyant même pas ce qu’ils étaient en train de vivre. Ils se sont transcendés sans s’en rendre compte, ils se sont surpris à terminer des distances qu’ils n’avaient jamais parcouru jusqu’ici. J’avoue en avoir parfois pleuré avec eux, tellement l’émotion était énorme. Pour ma part, étant donné que j’ajoute des kilomètres pour la seconde édition (cette année la distance sera de 30Km), je repasserai sur la version originale du parcours l’année où je me lancerai! (rires).

Q

uand tu regardes ces nageurs épuisés en train de repousser leurs limites, parfois au bord de l’abandon, mais qui persistent, est-ce que tu comprends ce qui se passe dans leur tête? Toi, pour qui le sport est essentiel à un certain équilibre, est-ce qu’il t’arrive de vivre des moments similaires?

Oui, en surf. Vraiment, parfois il faut se faire violence. Quand tu as en face de toi des murs qui déferlent, des courants qui te balayent, tu te demandes comment tu vas te mettre à l’eau, comment tu vas faire une fois de l’autre côté de la barre. Parce qu’une fois là-bas, c’est toi face à toi-même, personne ne viendra te chercher. Si tu te fais confiance, tu y vas, sinon tu restes au bord.

Parfois je me suis vraiment surpassée pour aller au-delà de ma peur, pour m’en sortir dans l’eau.

Je pense que la force mentale dont on fait preuve dans ces moments-là vaut tout autant que celle déployée par les grands athlètes pendant une compétition. Sans aucun orgueil, c’est presque un instinct de survie.

“Simplement pour eux.

C’est ça, la beauté de l’effort”

Dans ces moments où tu te fais violence, quand tu surpasses ta peur, à quoi penses-tu? Qu’est-ce qui te donne du courage?

Je pense juste à la joie que j’éprouverai après…

Si on refuse de se faire violence, alors on laisse la peur prendre le dessus et le mental en prend un sacré coup.

Quand on laisse passer des moments comme ça, on se sent vraiment nul de ne pas avoir essayé. En fait, je pense qu’on devient « addict » au dépassement de soi à partir du moment où on y a goûté une fois. On en veut toujours plus. Et je pense que c’est un peu pareil pour les nageurs.

Selon toi, avoir envie d’explorer ses limites à ce point, quand le dépassement de soi ressemble presque à un châtiment que l’on s’inflige, on le fait dans quel but?

On le fait uniquement pour soi. Le but, c’est de se faire plaisir en gagnant un pari sur soi-même. Bien sûr la réussite comble une partie de l’égo mais avant de pouvoir être fière il y a cette phase où tu fais une rencontre avec toi-même, dans la douleur, dans la peur, dans la fatigue…

Sincèrement, je pense qu’aucun des nageurs d’open water que j’ai rencontré, professionnel ou amateur, ne nage pour la gloire. Le podium est une reconnaissance mais il faut avoir vécu cette sensation au moins une fois pour comprendre ce qu’elle apporte. Elle forge une carapace, on se sent invincible, on se sent capable de tout.

On se dit, si j’ai pu faire ça, je peux tout faire. Aussi bien dans le sport que dans la vie. Ça galvanise, ça porte, ça rend plus fort. Jamais je n’oublierai les sourires et cette entraide entre les nageurs qui tous ont souffert, vibré, pleuré et sont repartis de Dakhla en ayant chacun à leur façon relevé leur propre défi, simplement pour eux. C’est ça, la beauté de l’effort.

« Le Morocco Swim Trek est une expérience de vie qui va au-delà du sport »

 

 

Plus d’une année de travail à remuer ciel et terre pour mettre ton projet sur pied,s quatre jours d’une intensité maximum pendant lesquels tu as permis à tous ces passionnés de tester leurs limites…Comment est-ce qu’on se sent dans les jours qui suivent le clap de fin d’un évènement pareil?

 

 

(Silence)… C’était bizarre, vraiment bizarre. J’étais comme dans un rêve, dans quelque chose d’irréel. Quand tout est retombé, je me suis sentie vide, vide et sonnée, mais tellement heureuse. Comme ces nageurs, qui n‘arrivaient pas à réaliser qu’ils avaient bouclé leur épreuve de 10 Km, moi je ne réalisais pas ce que je venais d’achever. Il m’a fallu quelques semaines pour remonter totalement à la surface.

 

Cette philosophie du « rien n’est impossible » t’a donné l’audace d’aller jusqu’au bout de ton rêve et 60 nageurs sont repartis avec leur t-shirt de finisher… Quelle a été ta récompense à toi?

 

 

Cette expérience a révélé chez certains nageurs novices l’envie d’aller encore plus loin dans la difficulté du challenge. Ils se sont découvert une passion qu’ils ont décidé de pousser, en groupe, en continuant à s’entraîner à Rabat et à Casa. Ma plus belle récompense, je l’ai eu il y a quelques semaines quand l’un d’entre eux, Dino, m’a appelée et m’a dit: « Je voulais juste te dire merci ». Il était de l’autre côté de la Méditerranée, il venait de traverser le détroit de Gibraltar… Propos recueillis par Lauren Marcelin

 

 

Prochaine édition du Morocco Swim Trek Dakhla du 29 novembre au 4 décembre 2016.

 

Plus d’Informations: www.moroccoswimtrek.com

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